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  • Matteo Stulo

Au feu!

Dernière mise à jour : 31 déc. 2020

(Écrit suite à l'expérience des feux qui ont ravagés l'île d'Eubée cette été là. Je n'avais pas mon appareil photo et je voulais cependant garder les images de ce drame dont nous avons été témoins)

Tout est si aride sur les versants méridionaux des monts de l’île d’Eubée. La chaleur est suffocante. La mer et le ciel se fondent à l’horizon dans la brume de chaleur qui flotte comme un léger voile de tulle sur la baie de Karystos. La ville s’étale à nos pieds quelques centaines de mètres en contrebas. Le port est dominé par les ruines d’une citadelle génoise. Les flancs calcaires et schisteux de la montagne, étincelants sous le soleil, où ne poussent que de courts buissons épineux épars et carbonisés, descendent doucement vers le rivage à la recherche de la fraîcheur maritime. La côte abrite d’innombrables petites criques bordées de sable blond que caresse une mer étale aux eaux cristallines. Sans la mer, le paysage présenterait un aspect de désolation propre à décourager tout voyageur. A cette heure du milieu de la journée, le soleil à son zénith semble avoir chassé tout être vivant de la surface de la terre à l’exception des grillons. L’air, presque métallique, est parfois traversé par un vol de palombes ou d’hirondelles. Le monde s’est assoupi. Chiens, coqs et hommes, accablés de chaleur, ne se manifesteront à nouveau que le soir ou le matin venu.

Le petit vallon en haut duquel se trouve notre cottage, face à la citadelle, collecte les eaux qui ruissellent de la montagne en hivers et au printemps. Ses pentes, aménagées en terrasses, vestiges d’une exploitation agricole ancestrale, sont couvertes d’oliviers aux troncs rabougris et tortueux, de rares cyprès, isolés et droits comme des cierges, qui les domine de leur hauteur, de sycomores, de platanes et de chênes majestueux séculaires projetant leur ombre tutélaire sur tout ce qui les entourent. Au départ du vallon, des chemins pierreux serpentent sur les flancs de la montagne, bordés de figuiers où les fruits gorgés de soleil sèchent à même les branches, de mûriers ou de lauriers roses. En s’élevant sur les pentes arides, les sentiers deviennent rapidement inhospitaliers. La seule ombre qui persiste est celle du marcheur ou du berger qui mène ses moutons ou ses chèvres. Dans les jardins du vallon, généreusement arrosés, poussent toutes sortes d’essences et d’arbres fruitiers, amandiers, figuiers ou grenadiers. Un souffle d’air chaud, chargé de l’odeur des figuiers et de romarin, agite de temps à autre les branches des oliviers et provoque un léger frisson chez l’homme assoupi.

La petite ville blanche, en bas, éclatante sous le soleil, s’est développée selon un schéma moderne. Ses rues sont tracées à angle droit, autour du port et d’une place ombragée. Les rues sont commerçantes mais somnolentes dans la journée. Elles s’animent dès le coucher du soleil. La fraîcheur du soir succède à la fournaise. Au fur et à mesure que la lumière du jour s’amenuise, la montagne se pare de chaudes couleurs roses, puis pourpres, et la mer prend une teinte sombre, d’un bleu profond presque mystérieux. La foule des badauds et des enfants se presse sur le port et sur la jetée. Les pêcheurs, partis pour la nuit, ne reviendront qu’au petit matin, chargés de leur moisson nocturne. Les terrasses des cafés et des restaurants se remplissent. Des poulpes sèchent, suspendus à l’entrée des tavernes. Le cuisinier nous invite à venir dans la cuisine choisir nos plats. Les ruines de la citadelle, sombres et menaçantes, se profilent dans le ciel. Le reflet dans l’eau des lumières du port ressemblent à des guirlandes de noël.

La nuit est tombée mais le vent, aujourd’hui, ne faiblit pas, secouant en bourrasques violentes le faîte des arbres et faisant battre volets ou portails qui ne sont pas fixés. Une vague odeur de feu de bois flotte dans l’air. Mais il est déjà trop tard lorsque nous réalisons que le feu s’est déjà propagé à la porte des maisons. L’incendie dévastateur, conséquence de l’incurie des gouvernements successifs et de l’avidité des promoteurs immobiliers, se propage chaque année un peu plus, laissant sur son passage un champ de ruines, de terre noircie par les cendres et de squelettes carbonisés d’arbres centenaires. Le tocsin a sonné, donnant le signal de l’évacuation du village. On vient nous prévenir : « You must go, it is serious. Follow me.» Les flammes dévalent la montagne à vive allure et sont maintenant toutes proches. La montagne toute entière s’embrase et rougeoie comme le foyer d’une forge géante. « On dirait le Mordor » dit Léo, et plus tard il ajoutera « nous sommes maudits » en se souvenant des feux qui ravagèrent, il y a trois ans, le Péloponnèse et de l’angoisse de se sentir pris au piège dans un village encerclé par les flammes. L’air devient vite irrespirable, les étoiles disparaissent dans un manteau de fumée âcre. Les flammes s’élèvent au dessus des arbres, les troncs agonisants éclatent, projetant par-dessus les maisons des braises qui atterrissent quelques dizaines de mètres plus loin pour donner naissance à de nouveaux foyers. Le feu se propage plus vite qu’une rumeur. Chacun s’active, qui pour quitter sa maison en emportant quelques biens précieux, qui pour arroser son jardin et sa demeure en espérant que cette fois-ci encore ils seront épargnés par le désastre. Le ballet des voitures s’accélère pour évacuer les personnes âgées et les enfants. Les secours sont dérisoires. Quelques camions de pompiers sous-équipés montent tant bien que mal vers le front. De l’empressement, mais aucune panique. On sent une grande lassitude et de la résignation devant ce fléau récurrent auquel l’homme a lui-même contribué et auquel il s’avère incapable de mettre un terme.

Matteo Stulo

Ile d'Eubée

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