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  • Matteo Stulo

Comment Nino s’est converti au catholicisme (un conte de nouvel an pour adultes)

Dernière mise à jour : 31 déc. 2020

(écrit à l'occasion du nouvel An chinois de l'année du Cochon. Ceci explique cela).

Au moment de dire oui, Nino ne peut s’empêcher de penser que les choses s’étaient plutôt mal engagées lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois.

Nino, qui avait présidé une commission chargée d’éclairer le Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, avait été invité à la réception organisée par l’ambassade du Brésil à Paris pour célébrer l’inscription du cercle de Capoeira à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il était accoudé au bar, vêtu d’un costume Leonardo ivoire sur une chemise blanche et un nœud papillon noir, une coupe de champagne à la main, l’air nonchalant, à l’image de ces grands prédateurs carnivores qui rodent près d’un point d’eau à l’affût de proies qui viennent s’y abreuver. Quelques couples évoluaient sur une piste de danse. Nino parcourait la salle du regard, et tous ses sens avaient été en alerte lorsqu’une jeune femme métisse d’origine africaine, selon toute apparence non accompagnée, était entrée dans son champ de vision, sublime beauté, grande et racée, vêtue d’une élégante robe cintrée en soie rouge fleurie Roberto Cavalli descendant jusqu’aux genoux. D’un regard de connaisseur, Nino en avait rapidement fait le tour, la scannant de bas en haut, jaugeant ses formes, avec le léger sourire condescendant du client fortuné qui sait apprécier, chez un concessionnaire de voitures de luxe, une belle et authentique mécanique.

« Cette chute des reins…nom de dieu », pensa-t-il !

Nino avait hésité un instant puis, après avoir glissé une main de haut en bas sur le devant de sa veste d’un geste obsessionnel pour s’assurer que son ventre était bien plat, s’emparant d’une coupe de champagne et d’un plateau chargé de toasts aux truffes, bacon et noix de saint-jacques posé sur le bar, il s’était dirigé vers la jeune femme et l’avait abordée en arborant un sourire carnassier, sûr de lui, insupportable.

« Vous êtes venue seule ? Puis-je vous proposer une coupe et quelques amuse-bouche ? » lui avait-il demandé.

Elle lui avait jeté un regard incandescent et transperçant, une invitation à se sublimer. Elle accepta la coupe et prit une bouchée.

« Qu’est-ce que c’est ? Du cochon ? », s’enquit-elle.

Nino n’en savait trop rien et sous l’intensité de son regard il avait préféré changer de sujet de conversation et l’attirer sur son terrain de prédilection où il maîtriserait la situation.

« Puis-je vous inviter à danser ? lui demanda-t-il.

- Why not … si vous savez danser … monsieur… ?

- Nino, appelez-moi simplement Nino. Ma mère était d’origine Calabraise … Savez-vous ce qu’on dit en Calabre ? À force de vivre d'espérance, on meurt dans le désespoir»

Elle répondit par un sourire à dégeler instantanément un poulet congelé :

« Je m’appelle Jahia, echantée Nino ! Un proverbe de mon pays dit que la mort est un vêtement que tout le monde portera.

- Ne vous laissez pas influencer par vos intuitions féminines, ma chère. Je puis vous assurer que nous avons pris nos précautions. »

Saisissant délicatement, comme s’il craignait de se brûler, la main que Jahia lui avait tendue, Nino l’avait conduite vers le centre de la piste.

Ils avaient dansé sur la chanson Ave Maria que calor. Lui, excellent danseur, guidage parfait, tenue impeccable, pas un cheveu qui dépassait, pas une goutte de sueur. Elle, le port très élégant, très droite, prenait appui sur les bras de son cavalier, se déplaçait sans effort comme en apesanteur à quelques centimètres du parquet. Elle avait des jambes très longues qui décrivaient de belles courbes régulières comme les branches d’un compas entre les mains expertes d’un géomètre. Les paroles et le lyrisme tropical de la chanson Caballero que calor, siento que me estoy quemando, con este fuerte verano siento que me estoy quemando que l’on pouvait traduire par Monsieur, quelle chaleur, je sens que je brûle ! Quel été torride, je meurs de chaud ! s’accordaient avec la sensation qu’il avait de tenir de la braise entre les mains. Ils exécutaient une figure complexe lorsque le morceau s’était achevé. Nino avait remercié sa cavalière et l’avait raccompagnée vers le bord de la piste.

« Vous êtes une merveilleuse partenaire, Jahia. Que diriez-vous de poursuivre cette conversation dans un endroit plus calme … »

Elle lui avait coupé la parole :

« Vous êtes un excellent danseur, Nino, mais on ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser. »

Il avait insisté :

« Chacun a besoin de l'autre pour se révéler et vous m’inspirez ... »

Elle l’avait à nouveau interrompu :

« N'insultez pas le crocodile lorsque vos pieds sont encore dans l'eau… mais je n’ai pas le temps ce soir. Peut-être une autre fois, mon cher. »

Jahia avait pris congé de lui avec une légère révérence, non sans lui avoir tendu une carte de visite, et s’était dirigée vers le vestiaire, tout en pensant : « je l’ai maté ce connard prétentieux…mais quel danseur ! »

Nino, voyant Jahia s’éloigner alors qu’il était persuadé que c’était dans la poche, in the pocket comme il se plaisait à dire, « vous auriez vu comment je l’ai emballée, in the pocket ! fingers in the nose !» fanfaronnait-il, lui qui n’avait pas l’habitude qu’on le plante là comme un vulgaire serveur de pince-fesses mondain, en était resté comme deux ronds de flan. Il avait mis une main sur son ventre, avait ajusté les pans de sa veste vers le bas, s’était passé l’autre main dans les cheveux et avait jeté un dernier coup d’œil circulaire dans la salle, on ne savait jamais peut-être y avait-il encore moyen de ne pas finir seul la soirée. Mais il ne subsistait que très peu de monde.

Nino avait laissé passer quelques jours, avait rappelé Jahia et ils s’étaient revus peu de temps après. Leurs relations s’étaient rapidement réchauffées lorsqu’ils avaient découvert qu’ils partageaient de nombreux centres d’intérêt, y compris de nature intime.

*****


Nino est perdu dans ses pensées tandis que le prêtre décline :

« Si quelqu'un veut s'opposer à cette union, qu'il le dise maintenant ou se taise à jamais. »

Pendant que le prêtre déroule son boniment habituel sur le mariage, ce don de l’un à l’autre dans l’intimité de Dieu et autres foutaises du même acabit, Nino, pour passer le temps, se délecte de souvenirs croustillants en se repassant le film de leur escapade romaine au cours de laquelle pour la première fois son impiété avait vacillé.

Jahia et lui s’étaient envolés pour Rome pour un long week-end du mois de mai en amoureux. Dans la pénombre de la basilique Saint Pierre, Jahia, qui était fervente catholique pratiquante, s’était pressée contre Nino, lui passant les bras autour du cou et lui avait demandé s’il lui arrivait de prier. Nino n’était pas croyant, mais comme chaque fois qu’il sentait la pression des seins de Jahia contre lui et qu’il était submergé par la vague de son parfum, il s’était affolé comme un compteur Geiger à proximité d’une source radioactive. Il avait alors eu la sensation que, sur un coup de tête, il aurait pu se convertir sur le champ. Ils étaient rentrés à pied, se tenant par la main, jusqu’à la Villa Spalletti Trivelli par le dédale des rues étroites de Rome. Dans la chambre d‘hôtel, au comble de l’excitation, elle lui avait soufflé dans le creux de l’oreille :

« J’aime toutes les pénétrations. »

Nino n’avait jamais imaginé que ferveur catholique et sodomie puissent être conciliables, mais il devait bien avouer que ce n’était pas une question à laquelle il avait beaucoup réfléchi. Il était pris de court, mais se sentait sérieusement émoustillé. Elle n’avait pas eu à se lever pour saisir le gel lubrifiant qu’elle gardait à portée de main.

« C’est toi qui en redemanderas, tu verras, avait-elle prédit. »

Il avait essayé de la pénétrer, mais sans y arriver du premier coup, bloqué dans sa progression par le sphincter anal.

« Il faut d’abord que tu mettes un doigt, chéri », avait-elle murmuré comme s’il s’agissait d’une évidence.

La muqueuse glandulaire, richement vascularisée et ornée de colonnes de Morgani, qui tapisse la paroi rectale avait la douceur de la soie et la chaleur d’un sein maternel. Alors que Nino se démenait tel le groin du cochon fouissant la terre, Jahia, comblée, avait laissé échapper « Ah… bougre de cochon…que c’est bon ! », ce qui avait eu pour effet de précipiter les choses et c’est à cet instant précis que Nino s’était souvenu de la confession étonnante d’un ex-otage qu’il avait lue quelque part dans le journal et qui disait : « c’est au fond du trou que j’ai trouvé Dieu. »

Et ainsi, Nino le mécréant avait-il accepté qu’ils se marient à l’église.

Matteo Stulo

Paris 2019



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