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  • Matteo Stulo

Impressions corses

Dernière mise à jour : 31 déc. 2020

(Texte écrit pour que sa lecture dure le temps de la chanson Chapeando de Los Van Van)

Tôt un matin du mois de mai en Corse, Matteo s’enfonce dans la forêt. Les pins maritimes majestueux sont nimbés de poudre d’or dans les rayons obliques du soleil. Matteo cherche un espace dégagé à l’abri des regards où il pourra répéter sa chorégraphie. Après une demi-heure de marche le long d’un étroit sentier qui s’enfonce dans la végétation touffue des arbustes épineux, il débouche sur une vaste clairière où repose une grume. Le sol, jonché d’aiguilles de pins et relativement plat, devrait faire l’affaire. La chanson Chapeando de Juan Formell Y Los Van Van en boucle sur son portable rivé aux oreilles, Matteo se met à danser les danses des Orishas, s’appliquant à synchroniser les mouvements complexes, le balancier des bras, l’oscillation du buste ou des épaules avec un léger rebond au niveau des genoux. Il est tour à tour Eleggua, Ochosi ou Oggun, trois des principaux Orishas guerriers du panthéon Yoruba. Il se met dans la peau du chasseur, à l’affût de sa proie, se frayant un chemin à travers le vert tendre de la végétation. Les rayons du soleil inondent le sol à travers la cime claire des pins. Malgré l’heure encore matinale et le souffle d’une brise venue de la mer toute proche qui agite les branchages, Matteo est rapidement couvert de sueur. La forêt grouille d’une vie animale et primitive. L’air est saturé de la senteur des larmes de résine figées sur l’écorce des troncs. Le monde se réveille sur des îlots d’ombres cédant progressivement la place à la lumière et un pépiement enchanteur s’élève du feuillage bruissant des chênes verts et des peupliers blancs. Croyant être seul dans ce coin de la forêt, armé d’une faux, d’un arc et de flèches imaginaires, Matteo ne ménage pas ses efforts pour débroussailler un chemin au rythme de la musique sous les regards d’un lièvre qui pointe le museau hors d’un taillis de cistes jaunes et d’une bergeronnette printanière en équilibre sur une branche d’aulne, à qui il décoche ses flèches et qui pourtant l’observent d’un air impavide, immobiles et indifférents. Un faucon hobereau exécute un vol acrobatique au dessus des arbres, trop haut dans le ciel pour que les flèches de Matteo soient pour lui une menace. Soudain, au beau milieu de la danse, le regard de Matteo est attiré par une tache rose qui se déplace entre les arbres. Une joggeuse matinale, un casque audio vissé sur les oreilles, avance dans sa direction. Matteo a tout juste le temps de remarquer ses formes pulpeuses mises en valeur par un legging et un débardeur sculptant Nike rose fluo. L’apparition le tire brusquement de l’état second dans lequel sa danse extatique l’avait plongé. Il s’arrête de danser sur le champ, prend un air dégagé, se met à siffloter, fait mine de s’intéresser à une fleur, relève le bas de son pantalon et s’efforce d’adopter l’attitude concentrée de l’ornithologue amateur scrutant, le nez en l’air, la frondaison à la recherche d’un oiseau rare, puis finalement il se dissimule dans un fourré, espérant ne pas avoir été vu. Ce faisant, il n’aurait pas attiré plus l’attention sur lui que s’il avait eu un gyrophare hurlant sur le haut du crâne. La joggeuse, ayant observé son manège et son étrange attitude, ralentit sa course puis s’arrête, gardant la distance, ne sachant visiblement pas sur quel pied danser en présence de ce démon sylvestre, bondissant et agitant les bras tel un dément puis disparaissant dans les fourrés. Le lièvre, l’air goguenard, tourne ses grandes oreilles vers l’apparition et la bergeronnette, curieuse de ce qui va suivre, d’un coup d’ailes va se percher sur une branche plus haute d’où elle peut observer la scène dans son ensemble. De plus en plus confus, accroupi derrière un écran de feuillage qui le masque de la jeune femme toute proche, Matteo retient sa respiration. C’est alors que les doux roukoukoukou d’un pigeon ramier, en pleine parade nuptiale en bordure de la clairière, pectoral gonflé et queue étalée, lui redonne du courage. Matteo, ayant recouvré une partie de ses esprits, sort de sa cachette et s’avance nonchalamment vers la joggeuse avec l’intention de s’excuser pour la frayeur qu’il lui a causée bien malgré lui, - après tout ses flèches ne lui étaient pas destinées-, et s’apprête à engager la conversation avec un ton charmeur sur les différentes espèces de volatiles que l’ont peut admirer en Corse comme le guêpier au plumage flamboyant ou la sitelle Corse. Mais la joggeuse, ignorant ses intentions et le voyant s’approcher d’elle, prend peur, tourne les talons et s’enfuit dans la direction d’où elle venait, lui laissant entrevoir des semelles de couleur arc-en-ciel, sous le chant moqueur de la bergeronnette. Le pigeon ramier et la femelle séduite se frottent tendrement les joues l’une contre l’autre. Le lièvre et la bergeronnette, estimant que le spectacle est maintenant terminé, s’en retournent vaquer à leurs occupations du matin, laissant Matteo seul avec Eleggua au milieu de la clairière.


3 Aout 2017

© Matteo Stulo

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