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  • Matteo Stulo

La moustache de l’ambassadeur de Cuba en Chine

Fan m’attend à la sortie de l’avion. Presque deux ans ont passé depuis ma dernière visite. La route qui nous conduit vers le centre ville est bordée d’arbres en fleurs et l’air, saturé de chatons de saules et de peupliers, a des allures de chute de neige. Ce phénomène a pris tellement d’ampleur ces dernières années qu’il oblige de nombreux pékinois à porter un masque. Fan m’en donne un pour le cas où je serais gêné. Le soleil est encore chaud en cette fin d’après midi de début de printemps. Je suis fatigué par la nuit passée dans l’avion et je dois faire des efforts pour ne pas m’endormir dans le taxi. Fan, excitée par mon arrivée, me montre avec fierté les fleurs de pruniers qu’elle a prises en photo avec son téléphone sur le campus de l’université.

Pendant la nuit un fort vent a dissipé toute trace de pollution et le soleil se lève sur une ville baignée de lumière et d’air chaud où flottent les amas soyeux des chatons. J’ai connu l’hiver glacial à Pékin, des jours de pollution en automne où la visibilité était si réduite que les piétons dans les rues avaient l’apparence de spectres, mais c’est mon premier séjour au printemps. La ville où s’épanouissent les lilas, les pruniers et les cerisiers en fleurs, et ses rues où marchent les filles qui se tiennent par la main ou par le bras, où s’entrecroisent, s’emmêlent et s’évitent les cyclistes, ont vraiment belle allure.

Le dimanche nous visitons à ma demande le Temple du Ciel et le Temple des Lamas. Yin nous accompagne. Elle est devenue en deux ans une jeune femme très séduisante. Je dois me plier à d’innombrables séances photos. Fan et Yin, chacune à leur tour, veulent être prises en photo en ma compagnie. Je leur fais prendre la pose devant un prunier en fleurs. Yin rosit de plaisir lorsque je lui dis que je lui trouve un air de movie star. Nous déjeunons dans un restaurant de crêpes de printemps. C’est une spécialité, au nom évocateur de bite-the-spring, que l’on se prépare soi-même en garnissant une petite crêpe de légumes frais et de viande de son choix et qui se consomme pour célébrer le début du printemps et faire le vœu que les récoltes de l’année soient bonnes.

Je passe les deux jours suivants à préparer dans ma chambre la conférence que je dois donner mercredi. De temps à autres, j’exécute, entre le lit et le bureau, quelques pas de salsa ou quelques mouvements de rumba, pour me détendre. Les journées sont rythmées par les repas à heure fixe.

- Professor Pascal, I will wait for you at twelve in the lobby for lunch.

Diner à 17h30. Cette fois, Fan a pris toute la mesure de ma curiosité et de mon goût pour les us et coutumes culinaires du pays et a donc soigneusement préparé notre food tour in Beijing. A chaque repas, je fais connaissance avec une ou deux de ses amies qui l’accompagnent : Qiang, Yin, Zhuxin, Shao Shuan ou Peija, toutes aussi charmantes les unes que les autres. Je commence par leur demander d’écrire leur nom en caractères chinois. Puis la conversation s’amorce généralement autour du choix des plats et des ingrédients qui les composent et dont nous cherchons les noms équivalents en chinois, en anglais et en français. Elles sont aussi curieuses de nos traditions culinaires que je le suis des leurs. Il y a de la séduction dans l’art culinaire chinois. Certains plats sont apprêtés avec l’intention délibérée de créer l’attente et de susciter le désir.

Fan tente de m’initier aux subtilités de la prononciation et au mystère du savoir lire et écrire chinois, si différent du nôtre. Elle m’explique que le mot utérus est composé de deux caractères 子宫, le premier désignant l’enfant et le second le palais. Littéralement l’utérus est le palais où réside l’enfant. A mon tour, je leur enseigne quelques mots de français. Je leur apprends que le même mot baguette peut désigner à la fois leurs couverts et une sorte de pain très populaire en France. Puis, elles se mettent à parler entre elles en chinois. J’entends mon nom prononcé plusieurs fois. Imperturbable, je continue à picorer avec mes baguettes des petits vers et des larves d’abeille, lorsque l’une d’elles se lance et demande :

- Professor Pascal, you look so young…what is your secret?

Parmi tous les plats que j’ai testés au cours du séjour, je garderai un souvenir attendri de l’omelette aux fleurs de jasmin servie dans un restaurant de la province du Yunnan, que l’on peut traduire par province des Nuages du Sud.

Google, Facebook, Twitter sont inaccessibles. Je peux néanmoins accéder à la plupart des journaux français, à l’exception du journal Le Monde, par l’intermédiaire du moteur de recherche Bing. Vendredi 14 avril, la une de Libération m’apprend que pour Amnesty, la Chine exécute plus de condamnés à mort que le reste du monde.

Samedi 15 avril, je me souviens que ce jour marqua en 1989 le début du printemps de Pékin qui vit périr des milliers d’étudiants sous les chars de l’armée rouge à l’issue d’une répression féroce de manifestations contre le régime. C’est un sujet impossible à aborder avec mes hôtes. Nous dînons avec Fan dans un restaurant de la province du Guangxi. Notre menu, composé de raviolis de canard rôti célestes, de graines de taro sucrées traditionnelles à l’amidon de lotus et à l’osmanthus, de côtes de porc de Nanjing assaisonnées d’un soupçon de vinaigre sucré acidulé, de gourde salée soyeuse à l’ail et de gâteaux éponge à la vapeur parfumée à l’osmanthus, est un ravissement. Nous rentrons à pied jusqu’à l’hôtel. Nous longeons une allée de lilas au parfum enchanteur. Fan me souhaite bonne nuit. Il est tout juste 19h, j’ai le temps de me reposer un peu avant de me préparer pour aller au Salsa Caribe.

Je parcours le journal China Daily. Pas un mot sur la campagne présidentielle française. Je lis en revanche une interview de Carla Bruni. Au journaliste qui lui demande si la Chine lui fait peur, Carla répond totalement à côté de la plaque. Elle évoque les mannequins chinois incredibly beautiful qu’elle a rencontrés du temps où elle était égérie pour Bulgari, de leur beauté si amazingly flawless et de leur peau tellement pâle et transparente qu’elle en est presque bleue. And their hair, their neck…it can be so sensual. Asian women could be the most beautiful of the world…the men also, but their refinement, their grace, their finesse has something feminine to me.Devant le vide sidéral de la réponse de Carla au journaliste, je ressens brusquement une immense fatigue et je m’endors quasi instantanément, la joue posée sur le clavier de mon ordinateur. Je fais un rêve étrange. Je mange, assis au comptoir d’une gargote derrière la place Tiananmen. Soudain, on entend des cris et de l’agitation au dehors. On aperçoit par la fenêtre une manifestation passer dans la rue. Je vois la police arrêter des manifestants. Le propriétaire ferme précipitamment portes et fenêtres. Mon voisin me fait comprendre que je dois cacher mon sac à dos. Il s’en saisit et l’envoie sur une étagère en hauteur. Des policiers pénètrent dans l’établissement et nous dévisagent les uns après les autres d’un air soupçonneux. L’un d’eux s’approche de moi avec un air menaçant. Je crois d’abord qu’il va me soutirer de l’argent. Ou bien pense-t-il que je suis un espion à la solde de l’étranger ? Le flic me demande en anglais quelle est ma profession. Je lui réponds que je suis physicien et chercheur.

- Sans déconner ? me lance-t-il dans un français parfait.

Je suis furieux mais je comprends que je ne peux rien faire. Je me réveille en sursaut. Je suis en pleine forme. Le réveil indique neuf heures. J’ai dormi presque deux heures. Il est temps que je m’habille pour aller au Salsa Caribe. Le pèse-personne de la salle de bain indique que j’ai perdu deux kilos et demi, mais je suis contrarié par la profonde marque des touches du clavier azerty imprimée sur ma joue que j’aperçois dans le miroir. Je me frotte vigoureusement la peau pour faire disparaitre les marques mais celles-ci persistent.

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A l’idée d’aller danser, je suis excité comme pour un rendez-vous amoureux. Le fait d’être en permanence accompagné dans tous les déplacements et tous les repas, même par de jolies jeunes femmes dévouées et prêtes à devancer mes désirs finit par me peser. Je me dirige vers le métro où j’attrape la ligne 10 en direction de Tuanjehu. Samedi soir la foule est dense, essentiellement des jeunes, étudiants probablement, qui sortent. Assis ou debout, les voyageurs sont tous immobiles, la tête inclinée vers le bas, les yeux rivés sur leur portable. Rien ne semble pouvoir les déranger. Chacun est dans une bulle hermétique, seuls leurs pouces bougent. Parfois, l’un d’eux répond au téléphone, quelques voyageurs descendent ou montent dans la rame aux arrêts, mais aussitôt ils se referment dans leur cocon virtuel. De rares individus, qui rentrent du travail, somnolent, la tête ballotée par les cahots du train. Je me sens un peu comme un entomologiste, découvrant une nouvelle espèce et qui tenterait d’en comprendre le mode d’interaction et de communication. L’atmosphère est étrange. Personne ne regarde plus personne ni ne parle avec personne. J’ai envie de musique, de salsa. Je me mets à rêver. J’imagine une fine coque opalescente, très légèrement translucide, la surface parcourue par des reflets bleutés, se matérialiser autour de chaque voyageur, comme des pierres de lune, mais si légères qu’elles se mettent à flotter. On dirait les bulles de savon de mon enfance, mais chacune d’elle enferme en son sein un individu immobile dont le seul lien avec l’extérieur semble être celui qu’il a établi avec son téléphone portable. L’absence d’ombre portée des pierres de lune et de leurs occupants dans la lumière blafarde du métro confère à toute la scène un caractère encore plus irréel. Le 15 avril 1989 signifie-t-il quelque chose pour ces jeunes gens dont la plupart n’étaient même pas nés à l’époque ? Je tire le signal d’alarme et je hurle :

- le 15 avril 1989 c’était le début du printemps de Pékin, l’une des répressions les plus sanglantes de la Chine moderne.

Les pierres de lune se fracassent dans la travée du wagon et des corps brisés, sans vie, jonchent le sol. L’arrivée à Tuanjehu me tire de ma rêverie.

A l’entrée de la boite, je dois me faufiler entre deux gardes armés qui me dévisagent d’un air suspicieux. C’est inhabituel. Le Salsa Caribe est un club plutôt dédié aux danseurs de salsa portoricaine. Mais ce soir c’est une soirée spéciale cubaine en présence de l’ambassadeur de Cuba lui-même. Je comprends rétrospectivement la présence de body guards à l’entrée. Señor Embajador de Cuba, en jeans et polo, est accompagné d’une femme petite et replète. C’est un homme d’apparence banale et abordable. Sa petite moustache frisotante me rappelle la moustache que je portais lors de la représentation de fin d’année scolaire du club de théâtre du lycée. Nous interprétions Don Quichotte et je jouais le rôle de Sancho Panza. Notre professeur de français, qui s’était improvisé metteur en scène pour l’occasion, avait oublié chez lui une partie des accessoires de la représentation. Nous avions dû nous confectionner en toute urgence des moustaches et n’avions rien trouvé de mieux que de les fabriquer à partir de poils pubiens que nous nous étions coupés à plusieurs pour faire du volume. Je cherche un moyen de sympathiser avec l’ambassadeur. Je danse, pas trop mal, avec une cap-verdienne qui a le sens du rythme. Des chinoises viennent vers moi timidement pour m’inviter. Je suis vite couvert de sueur. Le niveau des danseuses est très moyen. L’une d’elle me dit à la fin du morceau :

- Thank you, you are such a beautiful dancer! I am so sorry not to be as professional as you.

Les chinois n’aiment pas perdre la face et préfèrent s’excuser. - It was my pleasure, xie xie , fais-je.

Une autre, enthousiaste, me serre dans ses bras avec effusion. Je guette du coin de l’œil señor Embajador de Cuba. Il est confortablement installé sur un canapé en compagnie de quelques cubains, en train de siroter une bière. Un peu de mousse reste accrochée à sa moustache telle un chaton de saule ou une goutte de sperme sur des poils pubiens. Ne sachant pas trop comment l’approcher, d’autant qu’un garde du corps veille sur lui en permanence, je décide d’attaquer par la bande en invitant sa femme à danser. A la fin du morceau, je la raccompagne vers le canapé des cubains. Señor Embajador de Cuba me demande où j’ai appris à danser la salsa. Je cherche désespérément quelque chose de spirituel à lui dire, dans l’espoir que nous sympathiserons et qu’il m’invitera à Cuba. Nous échangeons quelques banalités. Je lui dis être français et m’appeler Matteo. Je suis tenté de lui raconter l’anecdote de la moustache de Sancho Panza, mais je ne suis pas sûr que ce soit une façon très diplomate de l’aborder. Je pense à la marque du clavier sur ma joue et j’espère qu’elle a fini par s’estomper. Je lui demande finalement ce qu’il pense de Donald Trump et de la crise de la Corée du nord. Sans me répondre, señor Embajador de Cuba se lance sur le dance floor pour un cha-cha-cha avec une chinoise. Il se révèle être un danseur assez médiocre, ce qui me déçoit. Le morceau suivant est Moliendo café. Señor Embajador de Cuba, sans me prêter aucune attention, est revenu s’asseoir et fredonne les paroles du refrain :

Una pena de amor, una tristeza

Lleva el zambo Manuel

Y en su amargura

Pasa incansable la noche moliendo café.

Une peine d'amour, une tristesse,

Plonge Manuel le métis

Dans l'amertume

Il passe la nuit, inlassable, à moudre du café.

La cap-verdienne me demande si je veux danser avec elle, puis elle me propose de venir lui rendre visite au Cap Vert.


Pékin, Avril 2017

©Matteo Stulo

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